Compagnie la Soleta

Notes de mise en scène

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Le rôle du Poète n’est-il pas de donner vie à ce qui se tait dans l’homme et dans les choses, puis de se perdre au coeur de la Parole…

Jean Tardieu
Bon cirage... Bon présage - Compagnie La Soleta

Bon cirage... Bon présage - Compagnie La Soleta

Une femme, cireuse de profession et ses chaussures.
La poésie de Norge.
La rencontre improbable entre ces deux univers a été le point de départ du spectacle et longtemps les solutions trouvées pour que l’échange se fasse nous ont parus volontaires et réductrices.
Si la poésie est ce qui met en évidence l’invisible, cet invisible que l’on porte tous en soi, si la poésie comme le disait Anouilh est la seule science exacte, comment dès lors ne pas en trahir la force ? Comment ne pas la brader en tombant dans le revers d’une époque où tout se consomme et se jette, dans une époque d’excès de communication, où le diktat de la publicité nous offre Van Gogh et Picasso (pour n’en citer que quelques-uns) nous vendant de la soupe ou au mieux une voiture ? Comment ne pas la rendre banale ? Et à l’opposé comment ne pas la rendre ampoulée, pompeuse, et tomber dans la séance de lecture mise en espace ?
Grave question.

Mais d’abord, qu’est ce que la poésie ?
Peut-on dire que c’est ce qui nous permet de voir ce que l’on a sous les yeux depuis toujours comme pour la première fois ?
La poésie, qui dépasse la littérature, est ce médium capable de nous mettre en contact avec l’invisible et de nous faire vibrer de surprise, d’étonnement devant des cristaux de vitamine C, comme devant un quai de gare désert, qui nous permet de regarder la mort, la violence, un grain de sable, une feuille de papier et de vibrer avec, re/connaissant dans ce que l’on voit une dynamique que l’on porte enfouie au plus profond de nous.
Qui hormis le poète peut trouver le langage juste (et encore une fois il ne s’agit pas seulement de langage littéraire, Mozart était poète et Einstein aussi) pour que l’homme aveugle puisse comprendre le drame qui se joue dans la vie d’une feuille de papier, vierge puis écrite, chiffonnée, déchirée, jetée par terre, piétinée, mouillée par la pluie, séchée par le soleil, emportée par le vent ? quels mots pour nous offrir ce saisissement, cette fulgurance, cette sidération. Quel rythme pour restituer le mouvement immobile de ce rocher, l’humilité de cet insecte…

Personnage du spectacle de "Bon cirage... Bon présage".

Personnage du spectacle de "Bon cirage... Bon présage".

Le personnage de Bon cirage Bon présage sait tout cela, mieux encore elle en a l’intuition, et sa vie, son verbe, ses agissements sont la conséquence d’un vivre de et par la poésie et toute son existence ne sera qu’une tentative sans cesse renouvelée de donner vie pour son public occasionnel et éphémère à ce qui n’a pas encore pris forme mais existe néanmoins. De devenir la Parole.

De même ses brosses, ses chaussures, ses cirages, elle saura les faire parler en leur offrant par là même, la vie que la vraie vie et sa rudesse leur avaient ôtée. Est ce vrai, est-ce inventé ? qu’importe, puisque ça pourrait être. Qu’importe, puisque la pomme peinte par Cézanne est plus vraie que la vraie pomme, sa reproduction nous en révélant sa véritable essence !
Mais le personnage de « bon cirage… » (Qui ne s’appelle pas, comme si un prénom pouvait l’assigner d’une manière trop précise et dangereuse aux yeux des autres) est modeste. Et réaliste. Elle sait que ses propres mots n’auront jamais d’autre valeur que celles d’un dicton ou tout au plus d’un mot d’esprit; et du coup elle fera siens les mots d’un poète qu’elle distinguera parmi tous les autres, Norge.

Par son immédiateté et son humilité, par ses images simples et percutantes, par sa gravité légère, Norge sait faire vibrer dans la cireuse de chaussures une intuition poétique puissante en lui donnant le moyen d’accéder à une dimension métaphysique que tout la destinait à ne pas avoir.

Et le spectacle c’est un dialogue à quatre, entre la poésie, le personnage, les objets et le public.
Notre cireuse empruntera toute sorte de chemin, digressera à souhait, sautera d’une chaussure à un poème, d’un poème à une maxime toute personnelle, pour retomber toujours sur ses pattes, à la manière d’un chat qui sait très bien où il veut aller et comment faire pour y arriver. Dans une apparente confusion, elle mélange la poésie de Norge, les histoires (vraies ?) de ses chaussures et le récit de sa mythologie personnelle afin que au moins une fois le public, (son public, trouvé au hasard de ses errances), puisse toucher du doigt le vertige poétique qui comme une vérité révélée, dépasse les modes, les opinions, les contingences et nous trace une route dans la nuit éclairée par le verbe et qui continue à briller au-delà du temps.

Paola Rizza

Written by scripta

22 juin 2009 à 13:00

Publié dans Note de mise en scène

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